Alban

Alban est un jeune gars de presque dix-huit ans, bien plus solide qu'il n'y paraît. À huit ans, il s'est cassé la jambe en tombant d'un chêne où il essayait de dénicher des oiseaux... Il boite maintenant, malgré la semelle épaisse de sa chaussure gauche, mais il oublie ça et trime sans rechigner.

Les terres ne suffisant plus à nourrir la nombreuse famille, il a accepté, bon gré, mal gré, de quitter les siens pour gagner sa pitance et quelques sous, chez un maître en mal de main-d'œuvre. Il s'est loué depuis ses quinze ans et ses mains sont maintenant celles d'un vrai paysan : solides, calleuses, mais aussi bien habiles.

Le maître, persuadé qu'il aurait bientôt des fils, avait acheté quelques terres pour compléter son héritage. Las, après lui avoir donné deux filles, sa femme ne put avoir les garçons qui l'auraient, plus tard, aidé aux travaux des champs. Avec l'âge, et malgré l'aide des femmes, il ne parvenait plus à cultiver seul. Alban, discret, docile et efficace, est vite devenu indispensable.

Mademoiselle Jeanne

 

Devant moi court, dans la rue mal pavée du village, boucles et jupette au vent, chaussettes blanches aux pieds et mollets ronds, une adorable petite Marjolaine. Son cartable virevolte. Elle est heureuse.

Petite fille enjouée, espiègle, elle est prête à mener le monde. Son rire explose comme un pétard de feu d'artifice. Sa gaieté déride les plus grincheux de nos anciens qui la voient passer comme un rayon de soleil, réchauffant de sa joie communicative les plus frileux. Un vrai bonheur !

C'est sa première année d'école. Depuis quelques mois, elle se sent encore plus grande : elle apprend à lire et à écrire, à compter aussi, avec beaucoup d'enthousiasme. Quand je dis qu'elle apprend, je veux dire qu'elle se perfectionne, car elle est déjà bien avancée, à avoir feuilleté et déchiffré les revues des parents et posé mille questions. Sa curiosité, souvent fatigante, est un vrai régal ! Oh, elle préfère les jeux dans les champs, à courir les sauterelles ou les papillons, mais ça ne l'empêche pas d'être appliquée en classe, même si rester en place est un sacré pensum.

Le vieux pont de bois

Pont de la SerreC'était moi, il y a près de quarante ans...

Là-haut dans la montagne, à une bonne heure de marche du village, enjambant le torrent depuis des lustres, j'étais déjà bien mal en point ! Les bergers et les promeneurs m'évitaient, de peur que je ne m'effondre. Alors, inutile désormais, je me morfondais et me contentais des rêveries de ces passants qui m'aimaient bien quand même, et me photographiaient...

Aujourd'hui, je n'existe plus, brisé par le gel et le poids de la neige, emporté par les eaux tumultueuses d'un trop précoce et trop doux printemps.

Que j'en ai vu passer, des troupeaux pour l'alpage et des randonneurs à qui j'évitais un bien long détour pour franchir le torrent, qui cache d'ailleurs bien son jeu sur cette photo !

Le réveil du tournesol

Le réveil du tournesol

Elle en a de la chance, votre amie Anaïs : elle voit le soleil levant, comme elle vous le raconte dans son histoire de vacances ! Ne me demandez pas comment je le sais : j'ai mes informateurs...

Moi, par contre, je suis moins favorisé : j'ai poussé à un endroit où il me faut attendre le zénith pour être enfin sous ce chaud soleil auquel je tente de ressembler. À l'ombre tout le matin, à ronger mon frein...

Bon, personne n'y est pour rien, puisque j'ai poussé par hasard, échappant par miracle, grâce à une bonne rafale de vent, aux gourmandes mésanges, aux élégants chardonnerets et aux gras verdiers, sans compter les pinsons et autres tourterelles qui ont dévoré presque tous mes camarades. Sur des milliers, nous sommes seulement une dizaine de rescapés, c'est dire. Alors, ne nous plaignons pas trop et profitons autant que faire se peut d'une demi-journée de plein soleil au lieu d'une entière ! Tant d'autres n'ont pas cette chance, mais ils en ont une autre : ils volent, eux.