Le réveil du tournesol

Elle en a de la chance, votre amie Anaïs : elle voit le soleil levant, comme elle vous le raconte dans son histoire de vacances ! Ne me demandez pas comment je le sais : j'ai mes informateurs...

Moi, par contre, je suis moins favorisé : j'ai poussé à un endroit où il me faut attendre le zénith pour être enfin sous ce chaud soleil auquel je tente de ressembler. À l'ombre tout le matin, à ronger mon frein...

Bon, personne n'y est pour rien, puisque j'ai poussé par hasard, échappant par miracle, grâce à une bonne rafale de vent, aux gourmandes mésanges, aux élégants chardonnerets et aux gras verdiers, sans compter les pinsons et autres tourterelles qui ont dévoré presque tous mes camarades. Sur des milliers, nous sommes seulement une dizaine de rescapés, c'est dire. Alors, ne nous plaignons pas trop et profitons autant que faire se peut d'une demi-journée de plein soleil au lieu d'une entière ! Tant d'autres n'ont pas cette chance, mais ils en ont une autre : ils volent, eux.

Comme vous voyez, l'inconvénient de n'être pas réchauffé très tôt, c'est que j'ai du mal à ouvrir les paupières ! Mes pétales mettent un sacré temps à s'ouvrir ce matin et mes bras, enfin, je veux dire mes feuilles... sont trop courtes pour que je m'arrange tout seul !

De plus, avec les rafales de vent qui ne nous rafraichissent pas pour autant, qu'est-ce que nous sommes secoués : les pétales en bataille, on pourrait croire que nous revenons d'une folle nuit de fête ! Si vous aviez vu hier notre voisin le noyer, comme il ployait sous les rafales, souple comme un roseau malgré ses dix ans d'âge au moins : nous dansions tous ensemble, comme des elfes. Et je me penche un coup à droite, et je me redresse, et un coup à gauche, et je salue à presque toucher terre... Quelle chorégraphie !

Si vous entendiez les cigales, elles font un de ces concerts : je suis sûr que les voisins les maudiront tout à l'heure, quand ils voudront faire un brin de sieste. Depuis quelques jours, elles n'arrêtent pas, commençant à l'aube, se taisant bien après l'arrivée de la nuit. Quand je pense que ça va durer encore quelques semaines ! Enfin, moi, je ne tiendrai pas si longtemps, il faut que je prépare ma succession.

Allez, assez parlé, préparons-nous à accueillir nos butineuses : abeilles, bourdons et autres insectes affamés de toutes sortes qui ne manquent pas par ici... En ce moment, une petite araignée me chatouille la feuille, et je ne peux pas me gratter ! À l'aide !

Enfin ! Les premier rayons me caressent. Waouh, ça chauffe dur aujourd'hui : et dire que j'étais pressé de griller ! Bon, je me tais, sinon les butineuses vont prendre peur et me négliger.

Chut ! voilà un joli papillon qui approche... Il se pose... il me caresse de sa trompe agile... Oh que c'est bon !

© Le tournesol poète, relayé par Robert Gastaud - Juin 2008