Ruelle à Sarlat

Main dans la main, le nez en l'air, l'esprit serein, ils se baladent dans la vieille cité, nos amoureux. L'ombre encore fraîche des ruelles silencieuses accompagne leur promenade, loin du marché et de sa foule cuisant sous un soleil de plomb.

La tête contre son épaule, s'arrêtant soudain, elle susurre parfois avec amour quelques paroles mille fois répétées, puis, serrant plus fort sa main, ne dit plus mot et reprend son chemin.

Bientôt, sur la placette, un vieux banc tout usé leur tend les bras : jouant les canapés moelleux, espérant cette tendresse qui déborde, il les happe prestement. Enlacés, hors du monde, ils se laissent aller à le caresser du bout des doigts. Ils s'imprègnent de sa sagesse, insensibles au temps qui passe, partageant avec lui leur bonheur sans limite. Il ronronne doucement maintenant, comme un gros chat heureux...

Il en a entendu des confidences, ce vieux banc accueillant ! Il pourrait nous en raconter des histoires d'amour débutantes où la fougue des adolescents le malmène durement, à l'heure où seul le lampadaire du coin de la rue donne sa faible lumière. Il pourrait nous en dire des rencontres furtives ou des déchirements. Mais il est bien trop occupé à boire cette connivence qui s'exprime si simplement par un échange de doux regards, une main qui court dans les cheveux ou un tendre baiser. Il tend l'oreille, mais les caresses remplacent les mots... Pour un peu, il s'endormirait et rêverait de partir avec eux, loin peut-être, vivre une nouvelle vie.

Las... le soleil tourne et tout à coup les inonde. Les voilà qui abandonnent sans regret ce compagnon d'un moment. Ignorant son désarroi, ils s'éloignent, le laissant frissonner de dépit, malgré le feu du ciel qui le brûle maintenant.

Sans amertume, même si, toujours, il en a le cœur déchiré, le vieux banc se repaît de ce spectacle dont il ne se lassera jamais : ces tendres amants qui l'ont déjà oublié et lui tournent le dos comme tant d'autres avant eux, allant main dans la main, le nez en l'air, l'esprit serein, puis disparaissent là-bas, sous la voûte, au détour de sa si belle et si calme ruelle.

Alors, l'esprit encombré d'anecdotes nombreuses, il se prend à imaginer, une fois encore, qu'un passant voudra bien un jour l'en débarrasser, et écrire ses mémoires...

© Robert Gastaud - juin 2008