Qu'est-ce qu'ils traînent, les parents ! Bon, d'accord, nous sommes en vacances, mais quand même ! Je crois que je vais bientôt trouver un moyen de me lever sans bruit avant tout le monde pour pouvoir aller courir les champs et les bois pendant qu'il fait encore frais. Pour ça, il faut que je joue les grandes et que je me les mette dans la poche, les parents. Vous ne croyez pas ?

Ça y est : enfin la maison s'anime ! Les parents sont levés, je vais pouvoir en faire autant et, après un bon petit déjeuner, j'irai retrouver mes amies.

Je me lève et m'habille en vitesse, je me débarbouille aussitôt et, après avoir fait la bise aux parents, je fonce remplir les brocs à la fontaine du lavoir, sur le côté de la place. Eh oui, il n'y a pas encore l'eau courante dans la maison de Mémé Naïs où nous passons les vacances. Comme elle n'y habite plus puisqu'elle vit maintenant chez ses enfants, les travaux à l'intérieur ne sont pas une priorité. Mais ce serait bien qu'on ait une salle de bain au lieu de devoir aller en face, chez les grands-parents. Et puis, pour la cuisine et la vaisselle, ce serait plus simple. On l'aura peut-être l'an prochain, à moins que Papa, Pépé et mon oncle s'y connaissent suffisamment pour se raccorder au compteur et nous installer au moins l'eau à la pile dès cette année ? Vous ne savez pas ce que c'est qu'une pile ? Chez nous, c'est un évier taillé dans une grande pierre plate d'une dizaine de centimètres d'épaisseur : un vrai bijou !

Pendant que les deux brocs se remplissent, j'en profite pour m'asperger le visage avec cette eau si fraîche qu'on la croirait sortie du réfrigérateur ! Que c'est bon !

Les cigales n'arrêtent pas de chanter dans le vieux poirier. Depuis que je suis réveillée, elles chantent et elles ne cesseront qu'à la tombée de la nuit ! Les hirondelles et les martinets ont entamé leur incessant manège, ponctué de leurs cris brefs. Une belle journée s'annonce...

Me voilà maintenant devant un bol de lait fumant : celui de la vache de la grand-mère, celui qu'on écrème pour faire le beurre avec Mémé... Papa a préparé de belles tartines avec le pain de campagne à la mie bien colorée et à la belle croûte dorée que le boulanger apporte au village dans son fourgon, trois fois par semaine, et qui sent si bon. Hier, Mémé avait pensé à en prendre un pour nous.

Tiens, c'est le beurre de la grand-mère que Papa a tartiné. Vous savez ce beurre qui sent si bon la campagne, au point que celui qu'on mange en ville paraît bien fade, en comparaison. Et puis Maman a ouvert un pot de confiture de framboises : c'est Mémé Naïs qui l'a faite l'été dernier, en me montrant comment il faut s'y prendre, et elle nous en a donné plusieurs pots hier soir. Elle m'avait dit les endroits où aller les cueillir pour avoir les plus belles et les plus parfumées. Elle m'avait aussi expliqué comment choisir les meilleures et laisser celles déjà picorées par les oiseaux ou abimées par les punaises. Elle l'aime bien sa « pitchoune », Mémé Naïs !

J'étais partie, heureuse comme une princesse, emmenant mon amie Marthe sur la colline que Mémé Naïs m'avait indiquée. En passant, nous avions fait une halte dans le jardin du grand-père, en haut du village, pour lui piquer quelques groseilles : à cette heure, elles étaient encore fraîches, mais au retour, elle seraient trop chaudes. C'était la pleine saison, et ce qu'on avait pris ne lui manquerait pas, au Pépé. Et puis, il était déjà là à jardiner, et il était si heureux de nous voir nous régaler !

Aujourd'hui, c'est encore trop tôt dans la saison, il n'y a pas beaucoup de fruits mûrs à la montagne en ce tout début d'été. Il va encore falloir attendre pour les fraises des bois et les framboises. Peut-être reste-t-il quelques cerises un peu acides sur des arbres abandonnés en bas du village, près du ruisseau ?

Marthe et moi, nous nous connaissons depuis que nous sommes toutes petites... Les gens nous prennent parfois pour deux sœurs, même si nous ne nous ressemblons pas vraiment. Chacune portant son panier en osier tapissé d'une feuille de journal, nous étions donc parties, main dans la main, un grand chapeau de paille sur la tête pour nous protéger du soleil. Marthe connaissait bien la colline, parce qu'elle habitait ici toute l'année, enfin plus vraiment maintenant, puisqu'elle était en pension le temps de l'école, mais bon, on ne va pas chipoter.

Nous n'avions ainsi pas eu de mal à trouver tous ces framboisiers chargés de fruits, et, prenant garde aux insectes et à ne pas nous piquer, nous avions eu vite fait de remplir nos paniers tout en en mangeant quelques-unes, quand même. Rentrant en évitant de secouer notre trésor pour ne pas arriver avec une purée de framboises, nous étions allées nous faire chouchouter par une Mémé Naïs ravie de notre récolte : elle aurait de quoi faire quelques jolis pots, et de toutes façons, nous y retournerions demain et encore après-demain, bref, tant qu'il y en aurait de belles et que nous aurions envie de faire plaisir à Mémé Naïs. Et puis, il fallait aussi qu'on pense à en rapporter à la maman de Marthe. Marthe aussi aime les confitures, vous savez !

Si pressée de partir courir retrouver Marthe et les autres, je m'en serais presque brûlée avec mon lait ! Voilà, fini ! En vitesse, j'aide Maman à nettoyer un peu avant que les petits se réveillent, je rajuste mes espadrilles et je suis déjà au lavoir à m'asperger les bras, juste pour le plaisir. J'espère que les autres seront déjà levés. Nous sommes arrivés un peu tard hier soir, et, après avoir dîné chez Mémé et parlé un bon moment, nous sommes allés directement au lit, sans que j'aie le droit de partir voir qui était déjà au village.

L'an dernier, lorsque nous avions le droit de sortir le soir, nous nous retrouvions près du jeu de boules, avant d'aller nous promener dans des coins plus tranquilles, laissant les plus vieux à leurs parties acharnées. Cette année, avec un an de plus, les parents nous laisseront sûrement sortir tous les soirs, vous ne croyez pas ? En attendant, il faut que je sache qui composera la bande !

Tiens, voilà Marthe qui m'attend ! Je l'aperçois de loin, assise sur les marches devant sa maison, mais qui est donc le garçon assis à côté d'elle ?

J'y cours ! À plus tard !

© Anaïs de F. Juin 2008