Mémé Naïs m'a tant raconté de choses que, parfois, je me demande si ce n'est pas elle qui pense à travers moi ! Souvent, je m'évade, ne sachant plus trop si je plane encore à faire la course avec les papillons ou si je saute de branche en branche avec mon ami l'écureuil, si je suis moi, si je suis elle.

C'est vrai que j'aurais aimé vivre la vie simple, pourtant rude, de Mémé Naïs. C'est vrai aussi que j'en ai surtout retenu les bons moments et oublié les contraintes, peut-être parce qu'elle en parlait moins.

J'habite la ville, et nous ne retournons pas souvent au village. Quand j'étais petite, alors que la route était moins bonne et que nous mettions plus longtemps pour le rejoindre, nous y allions souvent, mais maintenant...

Nous nous arrêtions en chemin pour acheter des croissants croustillants comme on n'en trouvait nulle part ailleurs. Un peu plus loin, impossible de ne pas s'arrêter à La Bastide, pour y prendre, chez le boulanger qui était presque devenu un ami, du pain de campagne cuit au feu de bois, d'un goût incomparable : un plaisir si simple ! Et quelle tristesse lorsque, par malheur, la boulangerie était fermée ou que « notre » pain avait été dévalisé par des touristes de passage !

Je me souviens d'une anchoïade comme jamais je n'en ai mangé depuis : ce pain de campagne, coupé en deux, réchauffé doucement dans la cheminée, jusqu'à ce que la mie commence à croustiller, puis tartiné de cette pommade préparée avec amour par la cousine et remis à griller près des braises. Ce parfum de pain chaud, d'anchois, d'ail et d'huile d'olive, ce croustillant... j'en salive encore ! Un plaisir si simple...

Moi, je ne rêvais pas d'être une enfant de la ville, ni de ressembler à la fille du châtelain, que Mémé Naïs n'enviait pas, et qui, dans les rues du village ou dans les champs, aurait autant crotté ses vêtements que les autres, et n'avait donc pas la liberté des petites paysannes, sa gouvernante veillant au grain. Que je la plains, moi aussi ! Je rêvais d'être une enfant du village, courant les champs seule ou avec les filles et garçons de mon âge, marchant pieds nus dans la mousse si douce ou dans l'eau glacée du ruisseau, pêchant à la fourchette la truite qui se cache au milieu des racines, à l'affût dans les trous sous la rive, et la faisant griller aussitôt, avant d'aller cueillir quelques fraises des bois ou des framboises, ou bien, un peu plus tard dans la saison, de délicieuses noisettes que l'on trouve plus haut en grimpant vers la crête.

Alors le soir, je m'assieds sur mon lit, dos au mur, je prends un bon gros coussin que je cale sur mon ventre et que j'enserre comme Mémé Naïs m'enlaçait pour me raconter ses histoires, j'éteins la lumière et je pars courir là-haut, dans le village et dans ses prés. Je vais revoir mon ami l'écureuil facétieux ou chercher les champignons, j'espère y trouver moi aussi mon Louis...

© Anaïs - Juin 2008